
Paru en 1973, le roman Sula donne à voir la vie d’Africains Américains sur quatre décennies, dans une localité perdue de l’Ohio, baptisée le Fond. L’histoire est celle de deux jeunes filles noires, unies par l’amour, mais aussi par un terrible secret, que rien ne semble devoir séparer. Il s’agit de Nel et de Sula, deux filles ensemble. Toutefois, la question de la sororité est abordée dans cette œuvre, non pas uniquement du point de vue de ces deux héroïnes, mais aussi de celles de toutes ces autres femmes, sœurs, mères, grand-mères, amies, qui sont obligées de vivre d’excipients dans un pays où l’esclavage ne semble pas être un simple souvenir.
Chronique d’une Amérique ségrégationniste
Le roman, s’il n’évoque que subrepticement les Blancs, et donne la part belle à la vie misérable que mènent les Noirs, met en réalité, en parallèle deux mondes que tout sépare. D’un côté, l’on a les gens de couleurs qui vivent dans le Fond, paradoxalement, un quartier juché sur des montages inhospitalières. De l’autre, l’on a les Blancs qui sont installés dans la riche vallée, et qui prospèrent bien entendu, pendant que les premiers sont réduits à espérer une maigre pitance de leur travail au service des seconds. Avec une plume d’une rare finesse, Toni Morrison décrit la violence qui caractérise la vie de ces descendants d’esclaves. Leur quotidien est rythmé par la misère, la folie, les excès de l’alcool et des drogues, la prostitution, les accidents et le meurtre. Il est tout de même frappant de noter qu’en dépit du sort qui paraît s’acharner, les protagonistes se donnent la main, essaient de se soutenir dans cette existence dans laquelle ils végètent. A l’image de Eva Peace, la grand-mère de Sula qui recueille dans sa maison un grand nombre d’enfants abandonnés.
La question de la sororité
Dans le Fond, la violence semble être le quotidien des habitants. La pauvreté aussi, bien entendu. Ils acceptent leur sort dans une forme de résignation, attendent que le mal passe, et reprennent leurs habitudes. Ici, deux éléments fondamentaux semblent jouer un rôle identique : il s’agit du feu et de l’eau qui ravagent les gens, lavent le mal, emportent les corps pour une renaissance toujours espérée. Morrison met en perspective deux personnages féminins opposés.

Nous avons Nel, la jeune femme régulièrement mariée suite à des noces mémorables, qui connaît les joies de la maternité. Puis nous avons la paria, celle qui a choisi la liberté, celle qui prend les hommes lorsque cela lui chante, celle qui n’a pas d’enfants. L’on se serait attendu à ce que la première mène une vie calme et heureuse, loin des tumultes, pendant que la seconde rencontre les pires malheurs. Dans un sens, le génie de l’autrice aura consisté à montrer que, sans préjudice de leurs choix de vie dans ce quartier noir, les femmes ne sont pas heureuses, ou du moins, elles n’ont que des bonheurs éphémères ou des ersatz de ravissement. Ainsi, Nel a l’air enchantée après son mariage, du moins paraît-elle apaisée d’une certaine manière. Mais cette tranquillité apparente est rompue quand elle découvre l’infidélité de son mari. De son côté, Sula vit au rythme qu’elle a choisi, mais elle a le malheur de tomber amoureuse, ce qui compromet à jamais sa sérénité. Les deux jeunes filles deviennent des ennemies, car l’une a trahit l’autre. Néanmoins, l’autrice semble avoir pris le parti de la sororité qui triomphe au-delà des embûches – les rivalités liées aux hommes, la maladie, la mort – qui parviennent un temps, mais seulement un temps, à avoir raison de la solidarité entre les femmes.
Le type de la prostituée scandaleuse
Le personnage de Sula n’est pas sans rappeler un type, celui de la courtisane avilie, magistralement créé par Emile Zola dans son roman Nana à la suite d’autres catins de luxe célèbres, telles que Marguerite (La dame aux camélias – Alexandre Dumas Fils), et Manon (Manon Lescaut – Abbé Prévost).

Tout comme ses consœurs de noces et de papier, Sula soulève les indignations des « gens bien », notamment des épouses cocufiées par son activité.

Et comme elles, l’héroïne de Morrison finit seule, abandonnée. Mais les similitudes entre Sula et ces entraîneuses semblent s’arrêter là, puisque, à la différence de Nana, de Marguerite et de Manon, Sula ne s’adonne pas aux plaisirs d’alcôves par goût du lucre.

Elle semble avoir choisi son style de vie par inclination pour la liberté. De plus, les modèles féminins qu’elle a eus dans son enfance, sa mère et sa grand-mère, étaient pareillement des femmes libres. Il y a aussi, chez ce personnage, deux autres dimensions contradictoires : connaissant son corps, elle semble savoir tirer un réel plaisir des étreintes avec ses amants, mais en même temps, elle est comme désabusée, parce qu’elle s’est rendu compte, au fil de ses conquêtes, de la vacuité de cet amour physique. Chaque fois qu’elle introduisait ses pensées personnelles dans leurs frotti-frotta, ils baissaient les yeux. Ils ne lui avaient rien appris sinon des trucs au lit, rien donné que de l’argent. Elle qui cherchait depuis toujours un ami avait mis longtemps à découvrir qu’un amant n’est pas un camarade et ne le sera jamais – avec une femme.
Le genre de la douleur
Ayant donc pris conscience de l’absurdité de l’existence, dans une société où les Noirs sont en bas de l’échelle sociale (dans le fond) et les femmes, encore plus en deçà de ce bas (dans le fond du fond), Sula prend le parti de vivre indépendante, sachant bien entendu que toute existence féminine et noire dans une telle atmosphère ne rime décidément à rien ou pas à grand-chose. Une revue des personnages les plus importants de cette œuvre montre que, en dehors du fou Shadrack qui joue dans le roman un rôle de catalyseur, les figures importantes sont toutes féminines. Les hommes eux, sont toujours furtivement de passage dans le roman. Toni Morrison, grâce à ce choix, parvient à camper des personnages féminins forts. Il s’agit, pour la plupart, de mères qui doivent élever leurs enfants seules, qui doivent faire des choix difficiles au quotidien pour arriver à tromper la misère. Il y a, pour ces dames, comme une injonction au mariage, dans une société où les femmes ne sont considérées comme dignes que mariées. La femme libre est, a contrario, jugée dangereuse. Voilà pourquoi le personnage de Sula symbolise pour sa communauté le mal. C’est à elle que tous les hommes et toutes les femmes attribuent leur malheur. Comme d’autres attendent un messie pour accéder à une vie meilleure, ces gens escomptent plutôt la mort de Sula pour voir leurs malheurs disparaître comme par magie. Évidemment, l’œuvre montre logiquement que les choses ne sont pas ainsi, pointant donc l’inconscience et l’inconséquence des humains. Ces derniers, au lieu de se remettre en cause et de chercher à se déterminer par leurs propres actions, ont la fâcheuse tendance à opérer, par le biais d’une forme de lâcheté, la transmutation des causes de leurs malheurs sur autrui.
Un roman d’actualité
Si les dernières scènes du roman Sula se passent dans les années soixante, l’actualité récente montre bien que la question noire reste toujours problématique aux Etats-Unis. L’affrontement des deux mondes, noir et blanc que l’autrice campe dans son œuvre, n’n finit pas d’alimenter les chroniques.

Les Africains Américains d’aujourd’hui restent, pour bon nombre d’entre eux, sujets à la pauvreté ; ils doivent affronter pour certains, les méfaits de la drogue et de l’alcool, vivre dans les quartiers les plus pauvres, dans le fond donc.

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Aussi, la question des diktats de la société, pour ce qui concerne les femmes, les clichés et les pesanteurs sociales qu’elles doivent affronter, reste toujours vivace. Les femmes doivent encore trop souvent opérer des simulacres de choix, non pas pour ce qu’elles désirent au plus profond d’elles-mêmes, mais pour rentrer dans un moule pré-défini pour elles. De ce point de vue, le personnage de Sula résonne comme celui d’une femme qui aura choisi de vivre avant tout pour elle-même. Si elle paie cette liberté au prix le plus fort, Morrison semble nous dire que tout choix a un coût, et il est absurde de prendre le contre-pied des injonctions de la société si l’on n’est pas prêt à solder son compte. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison qu’à la fin du roman, ayant réalisé que Sula n’était pas la cause de leurs malheurs, les habitants du Fond se décident enfin à affronter l’ennemi réel. S’ils laissent des plumes dans ce choc, il est source de renouveau pour le quartier. Mais le renouveau apporte-t-il toujours le meilleur ?
