Environ 170 pages poétiques comme autant de roses ou d’arums formant un bouquet floral, délicatement posé au pied de la Femme-Afrique… Le recueil de poèmes « Chants pour une fleur » est publié en 2023 aux éditions Essaim Plumes de Parakou (Bénin) par l’écrivain congolais Alvie Mouzita.

Il s’agit donc d’un long et puissant chant continu, versifié à la gloire de la fleur, à la gloire de la femme, à la gloire de l’Afrique. La lecture de ces textes a fait naître dans ma folle de la demeure une image : celle du poète, à genoux qui, dans un geste tout à fait chevaleresque, offre une gerbe de vers à sa promise. Mais alors, qui serait cette amante ? Je n’ai pas cessé de me poser cette question tout le long de ma lecture. Chants pour une fleur… L’on a des chants, des vers laissés sur la feuille, dans un élan souvent euphorique, parfois mélancolique, mais toujours dans une geste lyrique assumée. D’accord. Mais c’est qui cette fleur, celle qui semble nourrir d’une faconde comme inépuisable l’inspiration du poète ?
L’Afrique faite fleur
La fleur à laquelle le poète s’adresse dans cette mélopée, c’est avant tout, l’Afrique, le continent noir qui semble cher à son âme. Aussi vrai qu’il proclame écrire « pour retrouver le vivre-africain » p41, Mouzita chante la renaissance des empires africains. De la « salsa d’Algérie » en passant par l’« azur cap-verdien », le « drap venant du Niger », aucune contrée de cette terre « mère, hantée, comme la nuit, de mystère où la madarose des astres nous livres des grains lumineux » p19 n’échappe au lyrisme du poète. Le propos semble regretter une Afrique traditionnelle, aujourd’hui profanée par des envahisseurs, et délaissée par ses fils. Le texte dénonce donc la fuite des cerveaux et le rejet de leur tradition par des jeunes de plus en plus tournés vers des valeurs extérieures, qui connaissent « l’hiver plus que les saisons de pluie », chantent « l’opéra » alors qu’ils « vomissent la rumba ». Et le poète alors d’entonner un hymne à la paix « pour taire les fusillades nocturnes au Nord Kivu », en attendant sans doute des lendemains meilleurs, quand les fils et filles prodigues auront effectué leur retour vers une terre sacralisée par le chant-cantique du troubadour en amour.

Une parole féministe
Qu’elles soient sérères, yorouba, igbo, congolaises, éthiopiennes, malgaches, zulus, c’est aux femmes africaines que le poète rend hommage quand il prétend célébrer l’Afrique. De Néfertiti à Imana, en passant par les Amazones du Dahomey, Cléopâtre, Fasiya, Kimpa Vita, Taytu Betul, Seh Dong Hong-beh, Abla Pokou, Ndete Yala Mbodj, Léontine Tsibinda, Aïcha Kandicha, les Reines Nzinga et Tiyé, Pauline Opango, Béatrice de Sambava et j’en oublie, les femmes ayant marqué l’histoire de l’Afrique sont convoquées et sublimées. Les chanteuses noires célèbres, telles que Miriam Makéba, Césaria Évora et Nina Simone sont aussi de la fête. Et c’est alors que, dans son réquisitoire contre les ennemis de son Afrique adoré, le poète identifie le coupable : ce sont les hommes qui « ont profané la nudité des forêts » par « soif des minerais ». Il pense alors que la femme est celle-là qui apportera la solution. « J’habite la certitude que la femme viendra polir les insurrections inachevées » clame-t-il p26 ; « et sans ces femmes, nous serons essoufflés en route des batailles ». Ainsi donc chante-t-il pour la femme, ainsi donc chante-t-il la femme. « Je danserai à la solidarité des femmes, à la féminité des étoiles parce que les méandres du fleuve forment un chant, chant nègre et sonore pour toutes les femmes porteuses de lumière » p18. La poésie devient alors une ode au féminin sacré, une célébration des femmes possesseuses des trésors de la connaissance, et un procès des chasses aux sorcières qui décimèrent tant de femmes accusées de mysticisme, brûlées pour leurs connaissances des plantes, et insoumises, à l’instar de Kimpa Vita, parce « qu’on ne brûle pas une femme comme on brûle les pneus » p31.
Le poète-griot

Alvie Mouzita
Pour Alvie Mouzita, il n’y a pas de doute que tout part à la dérive dans cette Afrique qu’il semble chérir. Et pour guérir la blessure, et raccommoder la flétrissure, le poète a un rôle crucial à jouer. Voilà pourquoi il s’en vient chanter au crépuscule comme un griot wolof p57. Il n’a pas d’autre alternative que de donner de la voix, soutenu par le rythme du balafon, des koras, coiffé du masque téké, en un mot, vêtu de son identité nègre. Mais c’est qui le nègre, si ce n’est le poète. Rimbaud n’a-t-il pas écrit « Je suis un nègre » ? Alors, le nègre, c’est Césaire, Tchikaya U Tam’si, et toute la cohorte des griots auquel l’auteur se réfère, tous ceux qu’il vénère, à l’instar desquels il se dévoue : « j’irai comme un initié libérer les esprits Koongo » p58 pour que sa poésie soit « donc ce fleuve qui va chantant l’humanisme » p73/74.
L’Afrique faite femme
En définitive, l’Afrique que chante le poète est cette Afrique qu’il personnifie en une femme. « Afrique ! Manifeste-toi en prenant corps d’une femme dont la chevelure est rivière » clame-t-il d’ailleurs P63. Cette Afrique de chair, tour à tour amante, épouse, amie est bien souvent magnifiée par les vers du poète. Il appert donc que la fleur dont il est question dans l’œuvre, c’est l’amie, c’est la sœur, c’est l’amante, c’est l’épouse, c’est la mère, c’est l’Afrique. La chanson qui est au début une ode exaltée à la femme idéalisée, s’estompe en un « Spleen des nuits tropiques » pour s’en prendre à la femme fatale. A propos de cette dernière, le poète meurt d’amour, au sens littéral du terme : « je fus mort, poignardé par une fleur au sourire de volcan » P118, alors qu’il « habite les ténèbres d’un amour broyé par une fleur » p 131. Ténébreuse, vénéneuse même se révèle donc la fleur, et d’ailleurs « Dois-je encore l’appeler ma fleur ? » s’interroge l’auteur p146. Et de répondre : « Le vent qui me chatouille, me laisse croire que les plus belles femmes du monde sont les plus belles fleurs du mal » p 146.
Un style lyrique et puissant
Le titre du poème qui évoque le champ lexical de la chanson est en lien avec le style de l’auteur. Usant d’images et de références lexicales aux richesses et à la beauté du continent africain qu’il semble chérir, Alvie Mouzita, par ce recueil, esquisse comme une carte postale tout en vers de l’Afrique. Du pied en cap, il convoque les spécificités culturelles et touristiques, mettant invariablement à contribution les ressources historiques, géographiques, ethnologiques et même politiques à sa disposition pour mettre en lumière un passé sans doute révolu, mais dont il espère à l’envi la renaissance. Pour ce qui a trait au style d’écriture, les poèmes sont en vers libres, parfois en prose, mais l’on décompte aussi un alexandrin, un acrostiche mais également un dialogue poétique et théâtral, preuve, s’il en est, que si le poète a choisi la plupart du temps de s’affranchir des contraintes d’une certaine poésie classique, il n’en demeure pas moins vrai qu’il en possède les clés. La langue française est par endroit mâtinée de quelques mots de lingala, langue parlée au Congo. La grande force de ce recueil, tient dans la richesse des images, dans le souffle et le rythme constants, et aussi dans la thématique de l’Afrique, personnifiée en la femme, cette Mwasi kitoko[1] tantôt sublimée, tantôt traitresse, mais toujours chère au cœur du poète qui tient « la femme aussi vitale que le soleil » p157. Et au total, qu’il soit euphorique ou a contrario qu’il sombre dans le spleen, le mot du poète est avant tout chant d’amour. D’ailleurs, tout le monde le sait, mais le poète prévient encore :
« N’oublie pas que la guerre est plus paisible que l’amour, mais que l’amour est plus sublime que la guerre. » p154.
[1] Belle femme en lingala
