La bibliographie béninoise s’enrichit en 2018 d’un nouveau recueil de nouvelles : La danse des spectres, c’est le nom de l’œuvre qui parait aux éditions plurielles à Cotonou. Entre drames conjugaux et tragédies sociales, c’est la boule à multi-facettes d’une société en décadence. Une écriture empreinte de réalisme et mue par une poésie toute propre à l’auteur, des histoires en abyme dans des tranches de vie ciselées en neuf nouvelles, voici un décryptage, le mien, de ces 127 pages.

Pourquoi la danse des spectres ? En général, lorsque l’on aborde un recueil de nouvelles, l’on s’attend à y retrouver le texte éponyme. Pourtant, si l’auteur ne manque pas d’imagination pour titrer ses textes (chacun des titres à l’intérieur aurait bien pu supporter de porter l’ensemble de l’ouvrage), l’on se rend compte aisément que c’est la chute, la disgrâce, la décrépitude de l’homme ici peint qui est mis en exergue. L’homme – ce qui revient aussi à la femme – ici décrit n’est plus que l’ombre de lui-même, et s’il parait encore vivant, il n’est déjà plus que vision, miné qu’il est par ses propres tares, et les incuries d’une société mal codifiée. Dans cette atmosphère quasi shakespearienne, les thématiques évoquées sont plutôt diversifiées. transparaît alors comme une revue des maux de la société béninoise, même si les repères spatiaux sont plutôt rares, à l’exception d’une nouvelle près.
Drames conjugaux
Les deux premières nouvelles du recueil explorent ce que l’on peut appeler, les causes de l’infidélité, la première du point de vue de l’épouse, la seconde, du point de vue du mari. Ainsi, dans Effet papillon, c’est l’absence physique et surtout affective de l’épouse du foyer, qui va conduire au drame. C’est ici presque la situation inversée de celle qu’évoque Raymond Radiguet dans son Diable au corps, roman dans lequel, c’est plutôt l’absence de l’époux, soldat au front, qui fait le nid à l’infidélité de sa belle.

Et un peu comme la Marthe de Radiguet acquitte son inconstance par la mort, l’anti-héros de la nouvelle Au bénéfice du doute, devra payer cher son impudence, pour avoir été surpris dans les bras d’une maîtresse déjà mariée. La nouvelle Trône de fer peut être également rangée dans la catégorie des drames conjugaux, même si ici, les deux protagonistes ne sont pas encore mariés, juste amis. Cette nouvelle relate l’histoire cocasse d’un amoureux surpris en fameuse posture, prétexte pour l’auteur, pour peindre la précarité dans les hôpitaux. Enfin, une autre nouvelle à tonalité conjugale, mais cette fois sur fond politique, c’est Mouvance présidentielle, le drame d’une épouse de politicien livrée à la lubricité du Président de la République pour les besoins de l’ascension de son mari. Au-delà des situations cocasses et des triangles amoureux, c’est l’incommunicabilité dans le couple, que fustige l’auteur, exactement à l’instar de Gustave Flaubert avec Madame Bovary : le conflit sourd mais ne se déclare pas, et pourtant, le couple est déjà cassé, les ressorts débandés et la catastrophe ne peut que suivre…
Drames sociétaux
Hors ces nouvelles centrées sur des matières relatives à la famille, le reste de l’ouvrage se construit autour de sujets diversifiés, pointant chacun un problème lié à l’actualité. Par exemple, dans Les sentiers de la fourmilière, Jacques Houégbè évoque la question de l’émigration, avec des protagonistes en proie à la rude réalité d’un trajet insensé, mais déterminés à rejoindre l’eldorado au péril de leur vie. Autre sujet d’actualité, le terrorisme, au cœur de la nouvelle Roulette russe. Jacques Houégbè dénonce ici l’absurdité du phénomène, tout en évoquant des rituels tout africains, censés rendre les personnages invincibles : on n’est pas très loin du mayamvumbi de Alain Mabanckou (Mémoires de porc-épic).
Toujours entre réel et allégorie, la nouvelle Fuite intérieure évoque, elle, une évasion imaginée, qui n’est pas sans rappeler les tribulations d’un certain Jean Valjean, héros de Victor Hugo dans les environs du couvent du Petit Picpus, ou encore, l’évasion par la pensée de Axiole, qui fait toute la trame du roman Syram de Pascal Okry Tossou. Enfin, La muse, est la chronique d’une imposture, lorsque l’inspiration tarit chez l’artiste.
Un style dépouillé
Lire Jacques Houégbè, c’est se plonger dans des histoires en abyme, avec plusieurs niveaux de lecture et des mises en parallèles évidentes. Le style est télégraphique, avec un certain goût pour les phrases nominales. Par ailleurs, l’écriture est résolument d’actualité, avec l’évocation des réseaux sociaux et des clins d’œil à ce que l’on appelle l’écriture sms. Au total, un style plaisant, poétique et sans fioriture, un ton dénonciateur quoique visiblement blasé, une langue fraîche et enjouée, à découvrir dans l’urgence. Merci Plurielles.
Carmen Toudonou
