Emotion, poésie, justesse de ton, suspense… tant d’heureux ingrédients sont au menu du roman L’appel des arènes de Aminata Sow Fall. Ecrit à la manière d’une puissante histoire d’amitié, sur fond de récits initiatiques, cette œuvre met en exergue deux mondes parallèles, avec des modes de vie diamétralement opposés, tout en suggérant en filigrane que leur conciliation n’est pas mission impossible. Mon exemplaire, chiné à mille francs CFA chez un bouquiniste devant l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, est publié en 2015 aux Nouvelles éditions africaines du Sénégal.

Si l’on s’accorde pour reconnaître que L’enfant est le père de l’homme (Wordsworth), l’homme connait-il suffisamment son père ? Telle semble être la question au cœur du roman L’appel des arènes. Combien de parents cherchent à comprendre leurs enfants, combien en acceptent les dispositions naturelles, surtout quand elles heurtent la perception de la vie des géniteurs ? Les débuts de l’œuvre ont la grande beauté des incipits des plus fameux classiques. Je pense par exemple ici aux premières lignes du lumineux De grandes espérances de Charles Dickens, où le jeune héros principal, Pip rencontre un forçat dans un cimetière. Chez Aminata Sow Fall, c’est un lutteur, André, que croise dans la rue, le tout aussi jeune héros Nalla. André alors lui apparut comme un être irréel, et il se sentait fortement attiré par la simplicité et la bonté de cet homme p35. De ce coup de foudre amical, naît la fascination du garçon pour la lutte, puisque son ami, en dehors de son métier de marchand, est lutteur. Les parents inquiets n’acceptent pas ce qu’ils considèrent comme une lubie de leur progéniture, d’autant qu’ils sont, pour leur part, complètement détachés des traditions qu’ils estiment obsolètes. Malheureusement, leur tentative de sauver cet enfant unique, en s’attachant les services d’un répétiteur à domicile tourne au drame selon eux, puisqu’ils s’aperçoivent que l’enseignant, ayant compris l’inclination de Nalla pour la lutte, l’encourage, tout en profitant de son intérêt pour lui expliquer ses devoirs. Tout le long du récit, le suspense reste entier, le lecteur se demandant qui, de Nalla ou de ses parents, aura le fin mot de l’histoire. Tout en déroulant les rebondissements de cette histoire de famille, l’autrice aborde de nombre de thématiques d’intérêt.
La mise en perspective de deux univers
Dans ce roman, il est proposé au lecteur le portrait parallèle de deux mondes qui semblent se côtoyer sans vraiment se toucher. Il y a, d’un côté, les tenants de la modernité dont les porte-étendards sont surtout Diattou, la mère de Nalla, et son mari dans une moindre mesure. Dans une forme de critique sociale, l’œuvre met en exergue les dérives de ces intellectuels africains dits évolués, qui poussent le déni de leur culture à la caricature. Le portrait de Diattou, cette toubab njallxaar (fausse blanche) est emblématique de ce type d’excès. Dédaigneuse des traditions, cette femme qui a vécu un moment en occident, n’a aucun respect pour les valeurs traditionnelles de son pays. Elle tourne donc assez tôt le dos au village, avec tout ce qu’il comporte d’habitants, sa mère y compris. Dans le monde rêvé de Diattou, tout est formel et réglementé : les enfants sont policés, ils vont à l’école et mangent à table, la fourchette dans la main gauche ; chacun vit chez soi et la tenue de mise pour les femmes est la jupe, mini de préférence. La circoncision des enfants, quant à elle, se pratique dans le cabinet froid d’un médecin assermenté. Ce formalisme de Diattou, cette mère voulant d’un fils très bonnes manières à table … d’un fils mémorandum (Damas) se heurte aux valeurs de la vie traditionnelle, telles que chantées par ce roman.

Nous avons alors d’un autre côté, les caciques de la tradition, avec, en tête de pont, les lutteurs André et Malaw mais également la grand-mère de Nalla qui lui enseigne les richesses du terroir. Il y a une véritable romance des valeurs des lutteurs, présentés comme des mastodontes au cœur d’enfant, cultivant la combattivité, un sens du spectacle certain et néanmoins le fair-play, jaloux de leur code d’honneur, presque chevaleresques.
Le roman, l’on peut s’en douter, dégage une forte philosophie de vie, celle d’une Afrique millénaire. Selon cette acception du monde, l’on ne meurt pas, l’on rejoint juste la vraie demeure. D’ailleurs, L’homme est le remède de l’homme p174 mais aussi, l’homme doit avant tout remercier le créateur de lui avoir donné l’oubli, car sans l’oubli, personne ne pourrait vivre la vie p70.

Aussi, au-delà de l’histoire qui est racontée, Sow Fall emmène son lecteur à la découverte des magnifiques régions du Sénégal, bien loin de la capitale. Il y a, bien entendu, la ville de Saint-Louis la bleue qui exhale la lumière et la paix ; une pièce d’azur sertie dans l’océan, enrobée de zéphyr, nourrie de la clameur des flots à l’unisson p22 qui est chantée à maintes reprises. Il y a aussi le Saalum, Diaminar, Kajoor, puis Louga, l’immense ville de sable, d’arbres et de soleil… p129. De plus, la romancière met en vedette les saveurs du terroir comme le conkom, boisson obtenue de la sève du rônier. On l’aura compris, la langue ici est poétique, délicate, même si le sujet est grave. Le roman est rythmé par les chants d’éloge des lutteurs aux torses superbes couverts de lait caillé. Il est bercé par la clameur, tantôt diffuse, tantôt grondante des arènes.
Connaître son père
Alors, finalement, qui prend soin des enfants quand père et mère sont de nos jours tous si occupés ? L’écrivaine semble proposer une tentative de réponse par le biais du dénouement de cette histoire : les parents devraient, malgré toutes leurs charges professionnelles et sociales, dégager du temps pour leur progéniture. Aussi, met-elle en débat la place des grands-parents, ces ascendants parfois abandonnés, alors qu’on voit bien dans l’œuvre, le rôle charnière joué par Mame Fari dans l’éducation du petit Nalla. La résolution prise par Ndiogou, le père de Nalla, de se consacrer à aider son fils à faire ses devoirs, à la fin de l’œuvre, est certainement le prix à payer, pour qu’enfin, l’homme connaisse son père. Intimement. Qu’il le comprenne enfin. Et qu’il l’accompagne sereinement sur le chemin de la vie.

En définitive, l’autrice nous donne à lire une vision vertigineuse, voire merveilleuse de cette Afrique des veillées de contes au clair de lune, de l’éducation au contact de la nature, de la vie en communauté, des longues processions initiatiques des nouveaux circoncis, cette Afrique de la Cosaan (tradition), dont on dirait bien qu’elle se meurt. Et c’est son requiem qu’elle chante, comme dans une tentative désespérée de la ranimer par le biais de la lutte. La lutte, comme pour exorciser la perdition des gens, le bruit du tam-tam en écho au cri du poète affirmant qu’il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme (Césaire), l’appel des arènes, tel l’ultime exhortation à préserver ce qui peut encore l’être de cette Afrique légendaire, avant qu’il ne soit trop tard, peut-être. Car sans doute, L’aliénation est assurément la plus grande mutilation que puisse subir un homme p85.
Carmen Fifamè TOUDONOU, décembre 2023
