Un matin, il est arrivé une chose extraordinaire : Iya n’a pas ouvert échoppe ! Incompréhension dans les rangs de mes coreligionnaires. La nuit avait été trop longue pour beaucoup d’entre nous. Il faut comprendre que lorsqu’on est alcoolique, on ne vit plus ou du moins, on ne vit plus que dans l’attente de son prochain verre d’alcool. Les nuits se transforment donc en épreuves de patience, et les chambres à coucher en véritables salles d’attente…

Nous sommes restés des heures à tourner en rond devant le maigre bazar puis chacun est allé chercher son bonheur ailleurs. Nous avions besoin de jaune dans nos gorges, mais à défaut, nous étions prêts à nous sustenter autrement. Je suis allé vers une autre vieille qui avait, comme on dit ici à Abomey, pignon sur rue, avant le succès éclatant de Iya. Après un unique talokpémi, je suis rentré à la maison, non sans m’être auparavant approvisionné d’une bouteille de gin, non pas la grosse et laide bouteille jaune, mais celle verte, en forme de cercueil, et qui sert ici notamment pour les cérémonies de dot, les offrandes aux dieux, et dont le taux d’alcool est si enlevé que, déversé dans les gorges des cadavres, il sert à les préserver de la putréfaction pour environ trois jours. C’est ici notre technique de momification à nous…

Dès mes cinq premières minutes à la maison, je regrettais déjà d’être rentré. Je me disais que j’aurais dû rester avec la vieille démodée. Même si son sodabi ne valait pas celui de Iya, au moins, il y avait de la compagnie, tandis que seul… La vérité est que je déteste la solitude, je n’aime pas être seul, rester seul avec moi-même. Cette grande maison qui, hier, grouillait des cris joyeux des enfants, des bruits des ustensiles de ménage de mes épouses, du doux murmure de la radio toujours allumée dans ma chambre, cette maison qui avait vu naître mes derniers enfants, dans laquelle j’avais connu toutes ces heures de gloire, et qui restait désormais désespérément vide, cette maison m’horripilait à présent. Même la clameur de la circulation semblait s’être atténuée pour m’isoler encore plus. La maison m’étouffait mais me faisait aussi honte puisque mon alcoolisme datait de bien avant le départ de mes épouses. Avec mon ascension fulgurante en politique étaient aussi venus de nouveaux centres d’intérêt, les femmes, la bouteille. Mais je vous raconte tout dès le début.

Je suis Alfred Nonvignon, ex-ministre, ex-député, ex-conseiller spécial du chef de l’État, ex-organisateur-mobilisateur de meetings politiques, ex-attaché de cabinet du ministre de la Décentralisation, entendez homme à tout faire du ministre, ce qui est aussi une sorte de fonction de mobilisateur, car il faut recruter les filles de teint clair que l’homme d’Etat aime, bref… , ex-attaché de cabinet du sous-secrétaire d’État aux finances. Bien avant tout ceci, j’ai gravi les degrés du Parti des Mécontents de la République, le PMR, jusqu’à en occuper la vice-présidence. C’était la belle époque. Je ne la regrette pas, j’en évoque simplement le souvenir. Je ne suis pas du genre à me raconter des histoires du style : « si je savais, je n’aurais jamais tourné casaque, je serais resté avec eux… ». Non. J’aime cependant à penser à nos heures de lutte, nos malentendus, nos discours enflammés, notre amour-passion pour Papa-Opposition.

J’étais enseignant de français au lycée Houffon. Je ne connaissais rien à la politique et Papa-Général allait effectuer son retour tonitruant à la tête du pays. Moi je ne pensais qu’à donner mes cours de techniques d’expression écrite et orale et à rentrer à la maison retrouver Béatrice, ma seule épouse de l’époque. Nous avions seulement deux enfants et nous étions relativement heureux, même si j’entretenais une ou deux maîtresses par intermittence en ville, dans des relations amoureuses qui connaissaient leur pic vers la fin du mois (paiement du salaire…) et déclinaient vers les 15-16 (période de soudure et période souvent dure).

J’étais politiquement incolore, et pas plus malheureux que cela, l’insouciance étant une facette du bonheur. Les élections s’annonçaient. Papa-Opposition voulait recruter un lieutenant. Personne n’en voulait, car la cité royale était politiquement rangée et nul ne raisonnait plus à propos du candidat à choisir : c’était une question résolue d’avance. L’on me proposa le poste de directeur de campagne de Papa-opposition dans la ville d’Abomey. J’acceptai. J’estimais n’avoir rien à perdre. Je venais d’entamer ma carrière politique.
La suite, la semaine prochaine. Si vous avez aimé, faites savoir par un commentaire.
